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Le testament de Dupuytren ou chronique d'une mort annoncée

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R. LISFRANC
Dupuytren naît Ie 5 octobre 1777 et il meurt 57 ans plus tard, le 8 février 1835, il eut donc le privilège de connaître la Monarchie, la révolution de 1789, la naissance de Ia République, 1e sacre de Napoléon et enfin la restauration de Louis XVIII et de Charles X.

Sa vie apparaît comme un pont entre le 18ème et le l9ème siècle : homme du 18ème siècle ; chirurgien 19ème siècle, son testament reflète bien cette double appartenance, par son style et par les préoccupations dont il témoigne, testament dont Dupuytren commença la rédaction après un voyage de 4 mois en Italie, seul grand voyage de toute son existence.
Tout commence le matin du 15 novembre 1833: il est 5h30, il fait nuit encore. Dupuytren, frileusement enveloppé dans son vieil habit aux coutures usées, quitte sa demeure Place du Louvre, comme chaque matin depuis 20 ans, pour gagner à pied l'Hôpital de l'Hôtel-Dieu ; le trajet dure normalement 10 minutes, mais ce matin là, pour la première fois, il a une sorte de vertige, il doit ralentir ; il sent la partie droite de son visage et de son corps qui se paralyse.

Il arrive cependant à 6h00, fait lui-même l'appel de ses étudiants, et visite les salles Saint-Jean et Sainte-Agnès (117 lits), se rend en salle d'opération, puis donne son cours assis dans son fauteuil vert comme à l'accoutumée mais non sans difficulté : "tout commande encore chez lui le respect et la crainte mais ses traits sont creusés d'une fatale empreinte".

Il revient chez lui vers midi, conscient d'avoir fait un début d'hémiplégie et d'être menacé d'une récidive à tout moment.

Trois jours plus tard, lourd de regret et d'angoisse, mais fermement animé encore d'un espoir de retour, il demande un congé au Doyen Orfila et fin novembre commence un grand périple à travers l'Italie, en calèche, accompagné de sa fille Adeline, de son mari le Comte de Beaumont et de leur jeune fils Robert. Ce voyage, non sans difficulté, va les mener successivement de Paris à Marseille, de Marseille à Gênes, de Gênes à Civita Vecchia où il n'a pas la chance de rencontrer Henri Beyle qui, sous le nom de Stendhal, y faisait fonction de Consul de France.
Il visite enfin Rome avec, pour guide, son ami le banquier James de Rothschild ; il était prévu d'achever le voyage par la visite de Bologne et de Venise mais son état de santé est de plus en plus précaire. De ce voyage, nous savons presque tout par les nombreuses lettres échangées avec son fidèle élève Mardoché Marx dans les mains duquel il avait laissé son service.

Ces lettres témoignent du souci constant de son service de I'Hôtel-Dieu et de la hâte du retour à l'Hôpital comme il est fréquent chez 1es hommes dont le travail est l'unique passion. Il revient donc à  Paris en mars 1834. Ce voyage, s'il apparaissait comme un grand succès mondain et professionnel, a très largement entamé les forces de Dupuytren qui fait une nouvelle hémiplégie quelques jours après le retour ; de surcroît une pleurésie bilatérale se déclare dont lui-même et Cruveilhier, font le diagnostic.

Les mois qui suivent sont pénibles et constituent, en quelque sorte, un lent naufrage : Dupuytren qui ne concevait pas la vie sans travail ("le repos, c'est la mort", disait-il), est contraint de diminuer son activité ; conscient de la gravité de son état, il commence dès lors la rédaction de son testament dès le mois d'octobre 1834. Ce testament comporte une double page recto verso en trois parties: un premier paragraphe d'autosatisfaction philosophique et morale, un second concerne les devoirs de famille, un troisième enfin, concerne les devoirs de société.

Il y ajoute un codicille quelques jours avant sa mort, d'une écriture très altérée, très différente des premières lignes du testament, codicille dans lequel il reparle encore des travaux en cours et de l'autopsie qu'il autorise ses propres élèves à pratiquer, s'ils la jugent utile.

Dans le détail: Le 1er paragraphe est une sorte d'état des lieux sur le plan moral et philosophique, qui concerne ce qu'il est, ce qu'il fut, ce qu'il pense de la vie, du travail et de l'honneur "à mon travail, ne s'est jamais mêlé une industrie blâmable ! l'ordre et le travail sont une grande puissance".

Viennent ensuite ce que Dupuytren appelle les devoirs de famille et ils concernent essentiellement sa fille Adeline qui fut l'objet de toute son affection : de fait, la vie sentimentale de Dupuytren apparaît extrêmement pauvre : il aurait dû, à l'origine, épouser la fille de son premier protecteur, le chirurgien Boyer mais le jour du mariage, il néglige de venir ; il épouse par la suite Mademoiselle De Saint-Olive riche, mais disgracieuse, et d'un caractère revêche. On ne lui connut aucun autre attachement sentimental, Dupuytren avait coutume de dire; "je n'ai qu'une seule maîtresse, c'est la quête de la gloire", si bien que sa fille, Adeline, fut son unique amour ; elle épousa pour le plus grand plaisir de son père, le Comte de Beaumont, pair de France.

Dupuytren leur lègue ici 2 millions de francs or, plus une rente annuelle avec des conseils très précis sur le mode d'utilisation de cette rente et sur le mode de dépense de leurs revenus. Il convient de se demander ici, d'où venait la fortune de Dupuytren ? et quelle était sa hauteur ?

En fait, il est difficile d'apprécier son montant réel, il semble qu'à sa mort, Dupuytren ait possédé environ 7 millions de francs or mais la conversion des francs or en francs actuels est un exercice aléatoire, tout au plus peut-on dire, que le traitement annuel de chirurgien des Hôpitaux dans les années 1830, était de l'ordre de 3 000 francs or.

Dupuytren qui était né en Limousin, d'une famille bourgeoise, ni très pauvre, ni très riche, vécut, en fait, au cours de ses premières années d'étude, à Paris, dans un état de véritable pauvreté, aidé dans sa vie de chaque jour par son voisin qui était porteur d'eau. C'est cette jeunesse pauvre que décrira Balzac dans "La Messe de l'Athée", Dupuytren apparaissant sous le nom du Docteur Desplein.

On retrouve, le Docteur Desplein, dans une dizaine de nouvelles de Balzac, Desplein étant ici, le parangon du "grand chirurgien". Il faut d'ailleurs noter que le nom même de Dupuytren comportait un "i" et que le nom de Dupuytren sans "i" apparaît pour la première en 1830 par décret royal de Charles X.

Par la suite Dupuytren devint riche, très riche, en partie grâce à sa pratique privée, en partie grâce au Banquier James de Rothschild qui fut d'abord son patient puis son ami et enfin son banquier. On sait, par ailleurs, que Dupuytren proposa dans les années 1830 au Roi Charles X, un tiers de sa fortune : "Sir, j'ai 3 millions, un pour vous, un pour ma fille et un pour mes vieux jours". Après hésitation, le roi refusa.

On notera, enfin, que dans cette partie du testament consacré aux devoirs de famille, le nom de Madame Dupuytren dont il vécut séparé pendant 30 ans, n'est même pas cité, elle reçut cependant, une rente annuelle honorable qui lui permis de vivre sereinement jusqu'à sa mort en 1866.

Le troisième et dernier paragraphe concernent ce que Dupuytren appelle les devoirs de société.

Ayant commencé ses études avec l'anatomie pathologique, il était normal, que Dupuytren consacre une partie de sa fortune à la création d'une Chaire d'anatomie pathologique dont Cruveilhier devait être le premier titulaire et également d'un musée d'anatomie pathologique, les deux furent créés avec l'aide d'Orfila, et ce musée existe toujours à Paris au couvent des Cordeliers.
Dupuytren tenait également beaucoup à l'érection, dans sa ville natale, d'une fontaine en bronze représentant sa fille Adeline. Mais pour des raisons de "clocher", cet édifice ne vit jamais le jour.

Une grande partie de ce paragraphe concerne ses instruments chirurgicaux que Dupuytren confie à Marx et qui sont actuellement au Musée de l'Assistance Publique, Quai de la Tournelle, les observations écrites, environ 60 volumes, dont ses élèves Pigne, Marx et Hussoné était sensés tirer rapidement la substantifique moelle pour le publier. Ils parurent, en effet, sous forme de "Leçons Orales, faites à l'Hôtel-Dieu en 1835".

Ce paragraphe concerne également les ouvrages en cours commencés depuis des années : Il est assez frappant de constater que Dupuytren, homme de terrain, voyageait peu (un voyage à Londres et en Italie), ait publié extrêmement peu, contrairement d'ailleurs à son successeur Velpeau. On ne lui connaît que trois mémoires, un sur "La taille vésicale", un sur "l'anus contre nature" et un concernant "les plaies par armes à feu" tiré de sa propre expérience lors dés émeutes de 1830. Et il faudra, en réalité, attendre les Leçons Orales publiées juste après sa mort, pour lire la description princeps de la rétraction de l'aponévrose palmaire ; peut être est-il abusif de dire description princeps, car nous savons, grâce à Eliot, que Cline l'a décrite mais non publiée à Londres en 1777, l'année même où Guillaume Dupuytren naissait. Finalement, il semble bien qu'au soir de sa vie, Dupuytren ait été habité du regret ou du remords, de n'avoir pas mené à bien davantage de traités, en particulier un Traité d'Anatomie Pathologique, qui lui tenait beaucoup à coeur, et qu'il avait projeté d'écrire avec son ami et élève Cruveilhier et qu'en fait, Cruveilhier écrira seul.

Reste enfin le codicille final, qui est écrit un mois avant sa mort, presque illisible car écrit d'une plume très altérée par la maladie. Là encore, au cours de ces trente lignes, il sollicite de ses élèves l'achèvement de publications, et enfin lègue son corps à Cruveilhier et à Broussais pour qu'ils en fassent l'ouverture s'ils le jugent utile.

Dupuytren allait survivre 3 semaines à ce codicille, ayant renoncé à se faire opérer et préférant mourir de la main de Dieu que celles des hommes, disant que l'on retrouverait dans son coeur la cause de sa mort, liée aux tourments, et aux chagrins de sa vie.

Il s'éteignit dans la nuit du 8 février à 3h00 du matin, tenant la main de sa fille Adeline.

L'autopsie fut pratiquée par ses élèves : deux pintes de pus remplissaient la plèvre ; mais son coeur était normal. Le 11 février,les funérailles furent quasiment nationales, le cercueil transporté vers le cimetière du Père Lachaise par ses élèves et par des ouvriers que Dupuytren avait gracieusement soignés ; le cercueil fut même supporté par l'homme dont il avait amputé la mâchoire inférieure, pour cancer, 25 ans auparavant.

Voilà ce qu'il en est du testament de cet homme qui fut sans doute le chirurgien le plus célèbre de son temps, mais aussi l'un des plus malheureux. Comme beaucoup de grands hommes, il mourut sans successeur véritable, mais ses chagrins conjugaux et ses inimitiés professionnelles multiples ne prirent jamais le pas sur son oeuvre. Je rappellerai, enfin, qu'il avait coutume de citer, le matin au cours de ses consultations cette phrase du médecin italien Giorgio Boglivi du XVIIème siècle "qui bene judicat, bene curat".
"Je lègue mon corps à MM. Broussais et Cruveilhier pour qu'ils en fassent l'ouverture, s'ils le jugent utile".
11 janvier 1835

dernière modification : 24/11/2011
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